futur sous influence
29/11/07 à 21:29 futur(s)
(Le Monde économie, 27 novembre 2007)
...
— Nous sommes arrivés, monsieur. Voici le Waldorf-Astoria.
Carmody paya et descendit du taxi. Le chauffeur passa la tête par la portière, sans cesser de sourire :
— Hé, monsieur! Et mon paquet de Kool ?
— Oh! fit Carmody. Il rendit le paquet. Le chauffeur de taxi et lui échangèrent un clin d'oeil complice. Puis le taxi partit et Carmody se retrouva devant le Waldorf-Astoria.
Il portait un robuste pardessus Burberry. Il le savait car il avait lu l'étiquette qui, au lieu de se trouver à l'intérieur du col, était cousue à l'extérieur de la manche droite. En s'examinant de plus près, il vit que toutes ses étiquettes étaient à l'extérieur. N'importe qui pouvait dire qu'il avait une chemise signée Van Heusen, une cravate de chez la comtesse Mara, un complet Hart, Shaffner & Marx, des chaussettes Van Camp et des souliers en cuir de Cordoue de chez Lloyd & Haig. Il avait sur sa tête un Borsolino fabriqué par Raimu de Milan. Ses mains étaient protégées par des gants de daim de chez L.L. Bean. Son poignet était orné d'un chronomètre automatique (Audemars Piccard) muni d'un système de règle à calcul, d'un compte-minutes, d'un indicateur de durée, d'un calendrier dateur et d'une sonnerie de réveil ; tout cela avec une précision garantie par le fabricant de plus ou moins six secondes par an.
En outre, il se dégageait de sa personne la subtile odeur de « Mousse de Chêne », l'eau de toilette pour hommes de chez Abercrombie & Fitch. Il s'estimait convenablement loti, mais il y avait mieux. Il savait qu'il était capable de beaucoup plus. Il avait de l'ambition, il voulait arriver. Il voulait devenir le genre d'homme qui offre du Chivas Régal les jours autres que la Saint-Sylvestre, qui porte des chemises signées Brooks Brothers, des blazers de chez F.R. Tripler, qui se sert de lotion after-shave Onyx de chez Lenthéric et ne met que des vestes de sport Paul Smart.
Mais pour avoir accès à des produits de cette catégorie, il lui faudrait un Grade de Consommateur A-AA-AAA au lieu du médiocre B-BB-AAAA dont il devait se contenter par suite d'un hasard de naissance. Il fallait à tout prix qu'il obtienne ce grade. Il n'était pas moins qualifié qu'un autre ! A Stanford, il était toujours le premier de sa classe en Technique du Consommateur. Son Indice de Consommation se situait depuis les trois dernières années dans la tranche des 90 % ! Sa voiture, une Dodge Ferret, était immaculée ! Et il pouvait citer d'autres exemples.
Pourquoi ne l'avaient-ils pas promu ?
Se pouvait-il qu'ils n'eussent pas les yeux sur lui ?
Carmody chassa rapidement ces pensées hérétiques de son esprit. Il avait d'autres préoccupations plus immédiates. Aujourd'hui, il avait une tâche ingrate à accomplir. Ce qu'il allait faire dans l'heure qui suivrait pourrait très bien lui coûter sa place, auquel cas il serait relégué dans les rangs anonymes des utilisateurs prolétariens de Marchandises Orientales de Second Choix (MOSC).
Il était encore tôt, mais il avait besoin de prendre des forces en vue de l'épreuve qui l'attendait. Il entra dans le bar des Hommes du Waldorf.
Son regard accrocha celui du barman. Vivement, avant que l'autre ait pu dire un mot, Carmody l'interpella :
— Hep, mon vieux, remettez-moi ça.
Le fait que le type ne lui avait rien servi précédemment et que, par conséquent, il ne pouvait techniquement pas « remettre ça », n'entrait pas en ligne de compte.
— Voilà, Gus, fit le barman en souriant. Ballantine est la bière raffinée des gens de goût.
Carmody savait qu'il aurait dû dire ça lui-même. Il avait été pris en défaut. Il but sa bière d'un air songeur.
— Hé, Tom?
Carmody se retourna. C'était Nate Steen, de Leonia, New Jersey, un vieux voisin et ami, en train de boire un Coke. « C'est marrant, continua Steen, je ne sais pas si tu as remarqué, mais avec un Coke les choses vont toujours mieux. »
Carmody resta sans réplique. Il finit son verre d'un-seul coup et appela le barman :
— Hep, mon vieux, remettez-moi ça! (C'était un expédient médiocre, mais c'était toujours mieux que rien.) Quoi de neuf? demanda-t-il à Steen.
— Ma femme est partie en vacances. Elle a décidé de descendre une semaine à Miami grâce à American Airways, la Compagnie numéro un sur la route du soleil.
— C'est formidable, dit Carmody. Je viens d'envoyer Helen à Nassau. Et si les Bahamas sont un spectacle merveilleux vu d'avion, attends un peu d'avoir atterri. Mais tu ne sais pas, je lui demandais justement l'autre soir pourquoi, dans ce monde qui va si vite, on devrait prendre le temps de faire la traversée par mer pour découvrir l'Europe, et elle m'a répondu...
— Pas mal comme idée, l'interrompit Steen. (Ce qui était parfaitement son droit, bien sûr : cet intermède américano-hollandais était un peu trop long pour être vraisemblable.) Mais nous, je crois que toute la famille va aller cette année à Malboro Country...
— Excellente initiative, dit Carmody. Après tout...
— Il y a mille et un sujets de ravissement à Malboro, termina Steen (son privilège : c'était lui qui avait commencé le slogan).
— C'est vrai, dit Carmody. Il finit précipitamment sa bière et héla le barman : « Hep, mon vieux, remettez-moi ça. Une bière Ballantine ! » Mais il savait qu'il n'était pas dans le coup. Que diable lui arrivait-il ? Pour cette situation précise, pour ce moment particulier, il y avait une réplique obligatoire. Mais il ne se rappelait pas, quelque chose ne tournait pas rond...
Steen, impassible et calme avec Secret d'azur enduisant ses aisselles poilues, prononça les mots le premier :
- Puisque nos femmes ne sont plus là, dit-il avec un sourire sardonique, c'est nous qui devrons faire la lessive..
Coiffé au poteau! Carmody ne pouvait mieux faire qu'accuser le coup :
— Hum, dit-il. (Il eut un rire sonore :) Tu te souviens de l'époque de « Mes draps sont plus blancs que les vôtres ? »
Les deux hommes partagèrent un rire condescendant. Puis Steen regarda sa chemise, regarda la chemise de Carmody, plissa le front, haussa un sourcil et ouvrit la bouche dans un mélange d'étonnement, d'incrédulité et de stupéfaction.
— Ça par exemple! s'écria-t-il. Ma chemise est vraiment plus blanche que la tienne !
— C'est pourtant vrai ! dit Carmody, sans se donner la peine de regarder. C'est curieux, nous utilisons le même modèle de machine à laver, réglé sur le même cycle, et aussi le même produit... n'est-ce pas?
— J'utilise Clorox, laissa tomber Steen négligemment.
— Clorox, répéta Carmody d'un air songeur. Mais oui, j'y suis ! C'est Clorox qui fait toute la différence !
Il feignit d'être déconfit tandis que Steen arborait un air de triomphe. Carmody songea à demander une autre bière, mais les deux dernières lui restaient encore sur l'estomac. Il décida que Steen était trop rapide pour lui.
[...]



Commentaires
66...woa... c'est pas tout jeune.....ça n'a pris une ride, ça tient la route.. malgré tout. cet article.
y a des choses comme ça qui sont intemporelles visionnaires et plutôt cool même extrèmes
Je revoir tout de même de plus prés la liste des étiquettes pour être dans le coup web2.0 à 100% :))
ça doit prendre un peu temps la liste est longue :))
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